Fernand Leborgne : Grande pêche, grande gueule
Un marin et un formidable conteur. : Philippe Chérel
« Priez pour ceux qui restent à terre, ceux qui sont en mer, ils se démerdent ». Dernier capitaine armateur à la grande pêche, il raconte sa vie de terre-neuvas.
« Ce n'est pas l'homme qui prend la mer, mais la mer qui prend l'homme. » Sans être chanteur « bobo », Fernand Leborgne a repris ce refrain bien avant que Renaud ne découvre le goût du sel marin. Né en 1931 à Fécamp, le Normand marche à peine qu'il est attiré par l'océan. Habiter rue de la Mer, cela vous marque une vie. À treize ans, le gamin fréquente davantage les doris de l'avant-port que les bancs de l'école. « J'avais dit à ma mère, je serai marin sinon rien. À la rentrée de septembre 1944, j'intégrais l'école des mousses de Fécamp. » Le début d'une longue aventure maritime qu'il raconte avec Mathilde Jounot, écrivain journaliste. Le marin se révèle un formidable conteur. Sans concession, ce n'est pas dans les habitudes du bonhomme, il retrace cette vie incroyable qui le mène, dès ses quatorze ans, dans les eaux glacées de Terre-Neuve. Il navigue alors sur des chalutiers « qui traversent encore l'Atlantique au compas et au sextant » Le froid, les tempêtes, la rudesse, l'univers clos d'hommes qui partent de longs mois loin de tout rivage, Fernand Leborgne raconte avec passion ce métier difficile qui lui a « procuré du bonheur ».À soixante-seize ans, retiré dans une belle demeure de Saint-Malo, Fernand Leborgne n'a rien perdu de sa détermination. Au fil des pages, on découvre un homme tenace, forgé par une mer « qui réclame plus de talent que d'ancienneté ». Il se révèle aussi un capitaine respectueux de son équipage. « Je n'ai jamais demandé à un matelot quelque chose que je ne savais pas faire moi-même. » Mais s'il sait être magnanime, sa main est de fer quand la situation le réclame.Ses « coups de gueule » ont fait vibrer quelques lambris parisiens quand la « guerre de la morue » va opposer Français et Canadiens. Pour sauver le Grand métier, il ne recule devant rien. On le verra même reprendre la mer à la barre du Joseph Roty pour provoquer un aviso de la marine nationale. Méthode de corsaire ? Fernand Leborgne plaide plutôt la légitime défense.Quand il reprend les rênes de l'armement malouin Pleven, qui l'avait débauché de Fécamp quelques années plus tôt, il découvre le monde des terriens. « Un monde où, les requins, ce sont les hommes. » Capitaine à la mer, il devient capitaine d'industrie. Un patron qui agit comme au grand large et s'adapte aux revirements de fortune. En narrant son épopée, il a aussi voulu rendre hommage aux « aristocrates de la mer ». Une espèce en voie de disparition.Jean-Pierre BUISSON.Fernand Leborgne participe ce week-end aux « Étonnants voyageurs » à Saint-Malo où il dédicacera son livre sur le stand de la Droguerie marine. « Priez pour ceux qui restent à terre... ceux qui sont en mer, ils se démerdent » est paru aux Éditions des Équateurs. 300 pages. 19,90 €.
Ouest-France