Le regard d'un étudiant-maoïste de 1968
Louis Gruel, sociologue, longtemps animateur de l'Observatoire de la vie étudiante, auteur d'un livre sur le mouvement de Mai (1), était déjà à Rennes en 1968, comme étudiant et membre de la première cellule du parti communiste pro-chinois, le Parti communiste marxiste léniniste de France (PCMLF).
Quel est le contexte pour les jeunes de Mai 68 ?
De nombreux jeunes sont plus instruits que leurs parents. En même temps, ils restent très dépendants puisque la majorité est encore à 21 ans. Ils sont dans un monde qui n'est pas celui qu'on leur avait annoncé. Il y a le Vietnam, la menace de guerre nucléaire, les séquelles du colonialisme, des institutions archaïques. Il suffit d'une étincelle pour que les étudiants se révoltent. Mais ils se sont plus mobilisés en tant que jeunes qu'en tant qu'étudiants. Il n'est pas question de peur de l'échec scolaire ou de dévalorisation des diplômes. Ils contestent la hiérarchie et l'autorité des aînés. Ils s'élèvent contre le mépris des immigrés toujours appelés « bougnoules » ou « bicots ». Ils sont solidaires des syndicalistes harcelés dans certaines usines avec leur vélo crevé pour avoir distribué un tract. Et puis, ils dénoncent l'hypocrisie dans le domaine sexuel. À l'époque, les hommes s'initient souvent avec une prostituée lors du service militaire tandis que l'interdiction des avortements provoque quotidiennement des morts de femmes et génère des filières clandestines vers la Suisse, l'Angleterre... Les premiers chocs avec la police se font d'ailleurs, pour les étudiants, au sujet des Cités U où il était interdit aux filles de recevoir des garçons. Anecdote symbolique : c'est le temps où on licencie une speakerine parce qu'elle a montré ses genoux à la télé.
Que se passe-t-il à Rennes ?
Il faut remettre les événements rennais à leur juste place. Il y a des grèves, manifestations et meetings mais il n'y a pas de barricade même si des étudiants imaginent une mise en scène militaire, avec casques et bâtons, pour garder la fac place Hoche. Les Lices deviennent un lieu de solidarité entre les ouvriers grévistes et les paysans tandis que les militants étudiants font le relais. Les gars de Citroën viennent également demander des « renforts » auprès des étudiants et il y a des « chocs » aux entrées de l'usine.
Et comment est-on maoïste ?
Aujourd'hui, l'absurdité d'être maoïste est une évidence et on sait que la Révolution culturelle était une aberration. Mais, dans un monde qui vacillait, nous avions besoin d'aller chercher des repères et nous les avons trouvés en idéalisant des révolutions lointaines, comme la Chine, ou passées, comme La Commune. C'est ainsi qu'on transforme des despotes comme Mao en icônes libertaires. C'est classique. Quand on conteste un ordre existant, on est incapable de tout inventer alors on cherche des références. Comme on savait que l'expérience de l'URSS était un échec, on se disait « en Chine, il y a du nouveau »... Et puis après, il y a eu le Vietnam victorieux !
Du coup, vous vous retrouvez quelques années plus tard en Chine ?
Nous étions de véritables « moines-soldats » et la Bretagne devient une forte région pour le PCMLF. Trois Bretons, dont moi, sont sollicités pour faire partie du Comité central. On se retrouve pour cette raison invités en Chine vers le milieu des années 70. Comme notre parti a été interdit, nous nous y rendons clandestinement. Nous y sommes traités comme de « futurs dirigeants de la France » avec chauffeur particulier pour découvrir un monde où apparemment les enfants sont en bonne santé et où il n'y a aucun mendiant. Nous étions dans l'illusion. Mais, à la fin des années 70, conscients d'être dans une secte et révoltés par les Khmers rouges, les Bretons maoïstes estiment que c'est trop. Ils se retrouvent à Saint-Brieuc et disent « Stop ».
Dans ce groupe, beaucoup venaient du monde rural et chrétien. Des origines finalement plus paysannes qu'ouvrières mais avec une fibre de solidarité avec le Tiers-Monde. Et quand nous sommes arrivés à la fac, en nous opposant aux classes dirigeantes, nous pensions rester fidèles à notre milieu populaire.
Pour vous, que reste-t-il de Mai 68 ?
Ce fut un extraordinaire accélérateur de rénovation des relations hommes-femmes, une étape de l'émancipation. Le MLF est créé en 1970, le mouvement « Choisir », qui revendique le droit à l'avortement, en 1971. Les relations parents-enfants ne sont plus les mêmes. C'est la fin des châtiments corporels. Au lieu du « tais-toi », les jeunes développent leur sphère d'autonomie, leur musique, leur monde.
Dans les entreprises, c'est la reconnaissance des droits syndicaux. Avant, les rapports dans le monde du travail avaient parfois une brutalité qu'on imagine plus. C'est aussi le début du respect des travailleurs immigrés.
Si on laisse tomber la caricature, Mai 68 a donné une véritable impulsion à la modernité. D'accord, « CRS-SS » était une formule misérable et notre manque de lucidité vis-à-vis de la Chine était criant mais le frigo et la télé ne suffisaient pas à donner un sens à notre vie. Nous avions un souci de solidarité sociale que je ne renie pas.
Ajoutons qu'il y a eu de grandes différences entre pays. Ici, avec le souvenir de la Résistance et le Gaullisme, on ne pouvait pas assimiler le pouvoir d'État au mal absolu. C'est peut-être ce qui nous a permis de ne pas basculer dans le terrorisme. Ce n'est sûrement pas un hasard si le passage d'activistes d'extrême gauche vers la lutte armée a été le plus fort dans les trois anciennes puissances de l'Axe : l'Allemagne, le Japon et l'Italie, là où d'ailleurs d'anciens fascistes se mêlaient encore au pouvoir.
Recueilli par
Gilles KERDREUX.
(1) La rébellion de 68 (Presses Universitaires de Rennes).
Ouest-France